Comment ma mère m’a appris la vie

Comment ma mère ma appris la vie

On était toujours en retard.

On courait vers la voiture et il faisait froid. Ma mère démarrait, faisait marche arrière et descendait le chemin derrière la maison. On fonçait dans la nuit.

Les flocons de neige sur le pare-brise me faisaient penser au passage en hyper-espace, dans Star Wars. On ne voyait rien. Un go-fast à l’aveugle à travers les virages. Une Xantia cabossée pour Faucon Millenium.

Elle me déposait toujours « juste en retard ». Jamais trop pour rater le départ du car vers la station de ski, mais assez pour que la soute soit pleine à craquer, que les autres parents nous regardent de haut et que les bonnes places (au fond) soient déjà prises.

On faisait tout mal.

Le repas des autres était bien organisé. Un Tupperware à la bonne taille, des sandwichs coupés en triangle, kiri jambon pour ne pas en mettre partout. Dans un coin du Tupperware, un dessert soigneusement emballé. Dans l’autre, un jus de fruit pour combattre la soif.

Un travail de pros.

Moi, je piochais un gros morceau d’aluminium dans mon sac plastique Super U. J’essayais de l’enlever délicatement puis finissais par le déchirer n’importe comment. C’était le sandwich ‘restes du frigo’, avec tout ce qu’on avait trouvé avant de partir. Ca tombait en morceaux à la moindre bouchée. Je n’avais aucun endroit où ranger les restes (j’avais déchiré l’aluminium) et ça se finissait avec les cornichons au fond de mon sac. Pour lutter contre la soif, je mangeais de la neige.

Quand on descendait de la station, les parents qui coupaient le pain de mie en triangles isocèles étaient là depuis longtemps. Ils accueillaient leurs gosses dans un Kangoo chauffé avec l’assurance de ceux qui gèrent.

Ma mère n’était pas là. Elle arrivait juste en retard, un CD de Radiohead à fond dans la voiture. J’ouvrais la porte pour lui gueuler dessus. Pourquoi est-ce qu’on ne pouvait pas être comme les autres ?

Je la voyais comme une amateure qui ne contrôlait rien. Et je lui en voulais.

Ce matin je ne me suis pas réveillé.

Je devais me coucher tôt mais des gens m’ont appelé. Je suis en retard. Je n’ai pas fini ce que je devais faire hier. Ni ce que je devais faire avant-hier.

J’ai ouvert Facebook et tout a l’air de fonctionner parfaitement pour les autres. J’ai l’impression d’être le seul à ne pas sauver le monde. Alors quand je suis fier de quelque chose, je le partage. Le reste je le garde pour moi.

Rien n’a changé. Et je m’en veux d’avoir été si dur par le passé.

J’avais tort de comparer mon intérieur à l’extérieur des autres. Encore aujourd’hui, j’oublie trop facilement le mal que tout le monde se donne pour avoir l’air bien.

Ma mère élevait 3 enfants, seule, au milieu de nulle part. Elle n’avait pas le temps de faire semblant. Le chaos que j’observais de près, c’était la vie.

C’était tous les jours.

C’était sans excuses.

Et forcément, c’était imparfait.

Quand je m’en veux de ne pas tout bien faire, j’essaie de me souvenir de la meilleure chose que ma mère m’ait apprise.

La vie ce n’est pas un Tupperware à la bonne taille rempli de sandwichs en triangles isocèles. Ca ressemble plus aux trajets du matin pour aller au ski. Il fait nuit, il neige et on ne voit pas plus loin que les phares.

Mais on peut faire toute la route comme ça.

 

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3 réponses
  1. cocopoletto
    cocopoletto dit :

    Woauh magnifique, comme je me reconnais a travers isa lolll, ta mere peut etre fiere et doit etre emue, si si , je suis sur qu’elle a versé une larme 😉
    en tout cas je regarde regulierement, enfin quand je peux, tes interviews, quel beau projet que tu as là et que tu mènes si bien, comme comme ton parcours, tu peux etre fier de toi, meme si ta mere t’as enseigné de belles valeur, c’est toi et toi seul qui en fais bon usage.
    bonne continuation
    corinne

  2. Crouzilles
    Crouzilles dit :

    Merci!
    Ça fait du bien de lire du vrai. Pour s’endormir avec le sourire et vouloir continuer a avancer malgré le chaos ambiant

  3. Céline
    Céline dit :

    Magnifique article Antonin et quel bel hommage et touchant message plein de reconnaissance envers ta maman! C’est très beau! Et tu as raison, la vie, c’est ça! 🙂

Les commentaires sont fermés.